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Un totem. Le soundsystem, c’est un peu ça. Un mur de son synonyme d’indépendance musicale pour ceux qui décident de construire le leur. Le prolongement d’une identité artistique aussi, avec son propre caractère. Et une aventure collective, où chaque membre apporte son écot, de l’opérateur concentré sur les réglages au MC propulsé animateur de la soirée, sans oublier les “box boys“, qui transportent et montent la sono… Objet inconnu Bref, c’est une famille qui prend corps autour de cet objet misant autant sur ses performances sonores – à commencer par les scoop basses, qui supportent cet édifice artisanal et sont un peu l’âme des soundsystems reggae – que son look, avec pour noyau dur les fidèles qui le bichonnent et le font vibrer.

Le culte de l’objet

Quoc Pham est l’un d’eux. En 2012, ce Français originaire de la région parisienne a créé le collectif Dub-Stuy à New York, qui est aussi un label et un producteur d’évènements. Pour ce fondu de musique jamaïcaine installé dans la Grosse Pomme depuis 2007, le déclic s’est produit à Londres en 2010 pendant une soirée d’Aba Shanti, sous l’égide de l’University of Dub. Une claque. Mieux : une inspiration. « J’ai été immédiatement envoûté par sa sono, cet objet magnifique dégageait une aura incroyable, quasi religieuse. Je n’avais jamais entendu un son aussi bien calibré, à la fois surpuissant et délicat… » Un équilibre synonyme de perfection à ses yeux qu’il s’est efforcé par la suite, au prix d’une patience confinant à l’orfèvrerie, de reproduire avec son propre soundsystem, un modèle à 5 voies (ndlr : les fréquences sonores sont divisées en 5 couches) et de 5 étages qui a nécessité 6 mois de travail, « dont la moitié pour la fabrication et la finition », et pas mal de recherches en amont sur le Web.

Composé de 5 niveaux, le soundsystem du collectif new-yorkais Dub-Stuy a nécessité 6 mois de travail. Il peut s’adapter à différents stytles de musique et a même été exposé à plusieurs reprises dans des musées (photo: Dja Photographie).

Car la conception d’un tel équipement ne s’improvise pas, et ce ne sont pas les personnes passées par là qui diront le contraire ! Un autre Français, Julien Masia, du collectif CHX Soundsystem, basé à Québec, peut en témoigner. Pour confectionner le sien, un 4 voies, cet amateur de hip-hop converti au reggae sur le tard a passé beaucoup de temps sur des forums, en particulier Red Lion, une plateforme très courue des amateurs. « C’est un processus qui est long, notamment au niveau financier. Quand on se lance dans la création d’un tel système de son, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs et avoir un peu de talent en ébénisterie ! » Sans oublier le transport. Oubliez la voiture… « Nous, on a opté pour des caissons 15 pouces, plus légers, mais aussi pour pouvoir les faire passer dans les portes ! » De son côté, Quoc Pham n’a pas ménagé sa peine pour concrétiser un rêve de gamin : « Le soundsystem, c’est vraiment une expression de soi-même, qui est à ton image ou du style de musique que tu souhaites jouer et partager… Tu dois être impliqué à 100% dans la culture. Moi, j’avais la chance de disposer d’un local, je passais des week-ends à écouter la sonorité des caissons, à entraîner mon oreille pour maîtriser la sono. Il n’y a pas de raccourci possible quand tu te lances dans une telle aventure… »

Une évolution constante

Si CHX Soundsystem n’a pas construit à proprement parler le sien, préférant se rabattre sur du matériel d’occasion qu’il a retapé à son image et selon ses besoins, il en fut tout autre pour Dub-Stuy, pour qui le côté “Do It Yourself“ lui a permis de retourner aux racines de la culture jamaïcaine. « C’est très valorisant », confesse Quoc Pham, qui considère le soundsystem comme un élément fédérateur, Dub-Stuy ayant choisi la polyvalence, son matériel ayant déjà servi à sonoriser des concerts sans lien avec le reggae ou la bass music qui sont ses deux piliers. Même si son fondateur a le bricolage dans la peau, il a préféré faire appel à un spécialiste, Jason, « issu d’une famille où l’on est speaker builder de père en fils », devenu un ami depuis, qui a apporté sa touche au long processus de fabrication (lire plus bas). Mais si le format finit à un moment ou à un autre par atteindre sa maturité, il n’en est rien de la partie technique ! « C’est un engrenage qui n’en finit plus, un peu comme le tuning pour les voitures; tu bidouilles constamment… » Julien renchérit : « Entre les effets, la puissance, le filage, etc., ça n’est jamais terminé. Rien que le câblage, ça n’a pas l’air comme ça, mais ça coûte une fortune ! » La dernière commande en date de son collectif concerne le préampli, qui fait un peu office de cerise sur le sundae : « C’est une console qui va permettre de booster les fréquences sonores (ndlr : scoops/sub bass; kicks/mid-bass; mediums/mids; horns/mid-high; tweeters/highs). Avec cette pièce maîtresse, tu gères tous les effets », précise-t-il.

Fédérer autour du Sound

Pourquoi décider un jour de construire son propre Sound ? Pour Julien, il s’agissait de combler un vide. « Quand je suis arrivé à Québec, la culture soundsystem n’était pas développée. On est parti de zéro en mars 2007. Puis on a commencé par organiser des évènements récurrentes, comme les soirées bass ville au Cercle… » (vidéo ci-dessous), raconte celui qui estime que la scène reggae dub au Québec n’en est qu’à ses balbutiements, et que la scène reggae, mieux établie, « manque d’unité ». À New York, Quoc Pham parle de renaissance, comptant sur son système de son pour fédérer les diverses communautés musicales autour de ce « totem ». « Depuis 2-3 ans, d’autres soundsystems se sont montés; on travaille notamment beaucoup avec la communauté jamaïcaine. La scène reggae-dub est encore petite, mais ça se développe doucement. » Pour développer la culture du Sound, Dub-Stuy privilégie une approche supra musicale. « On veut promouvoir cette culture à travers des médiums différents; du coup nos projets se veulent hétérogènes et multidimensionnels, visant un public plus large et souvent différent du simple mélomane. » À titre d’exemple, leur “bébé“ fait régulièrement partie d’expositions d’art, comme au Brooklyn Museum ou au New York Hall of Science. Le collectif a aussi mis l’accent sur le contenu média pour sensibliser un maximun de monde à sa cause, avec dans l’idée de réaliser un petit documentaire sur la culture du soundsystem en Amérique du Nord. Une démarche que Julien Masia trouve séduisante : « C’est bien de pouvoir développer cette culture de cette manière et de montrer tout le travail que ça implique en coulisses… »

Parole de deux convertis qui ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin, et qui ont commencé à faire des émules…

 

– Entrevue express –

La définition française d’un Sound System désigne aussi un groupe d’organisateurs qui fait des événements et met un matériel de sonorisation à disposition. Toi et ton collectif Dub Stuy acceptez-vous cette définition ? 

Quoc Pham : oui, carrément ! Personnellement, je veux inclure les gens, les convertir à l’expérience soundsystem. Cette idée de communauté, de famille, est importante. On n’a pas fabriqué ce matériel pour regarder des DVD à la maison.

Julien Masia : je suis d’accord avec ça, dans la limite du raisonnable bien sûr. Cette idée de partage est d’autant plus importante que les soundsystems ne sont pas nombreux au Québec.

Pour toi, c’est quoi un soundsystem réussi, ou le soundsystem idéal ?

Quoc Pham : c’est un soundsystem qui arrive à maîtriser aussi bien la puissance que la musicalité.

Julien Masia : c’est un soundsystem qui est à l’image de la musique que tu vas jouer, qui est à ton image.

Certains disent que les amplis et le reste du matériel électronique de sonorisation sont plus importants que les caissons de basses, médiums et aigus. Quelle est la réalité ?

Quoc Pham : il faut maîtriser les deux, mais je suis d’accord avec le fait que la gestion des signaux et l’amplification sont très importants pour la qualité du son.

Julien Masia : en effet les caisses de sons, c’est plus une question de visuel, d’esthétisme, sans délaisser non plus la fabrication et le matériel utilisé pour avoir un bon rendu. Mais l’important, c’est l’identité sonore d’un soundsystem et cela vient des amplis à utiliser, du préamplis, des sirènes, des effets dans toutes les machines… Après, reste encore à bien tout maîtriser.

Pouvez-vous nous présenter votre collectif ?

Quoc Pham : on est un label, on signe des artistes locaux; on produit aussi des soirées à Brooklyn, en organisant par exemple des rencontres avec des soundsystems européens comme Channel One… Le collectif est composé d’une demi-douzaine de membres, mais ça peut augmenter en fonction des évènements

Julien Masia : nous sommes trois dans le collectif, Bigou Wax, le Selecta Djahlaba Man et moi-même. Notre but est de promouvoir la musique reggae et cela passe entre autres par notre soirée mensuelle Bass Ville à Québec.

– Le processus de fabrication décrit par Quoc Pham-

« Les étapes sont assez simples, il faut d’abord choisir le design des caissons et des composants en fonction de son budget et de l’objectif final. Chaque type de caisson a une caractéristique acoustique unique et répond différemment en fonction du haut-parleur qui y est associé. Il y a beaucoup de choix à faire et trouver la bonne combinaison est une tache souvent laborieuse. Durant cette étape préliminaire, il faut être réaliste sur ses ambitions et sa capacité de mener a bien un projet de tel envergure.

Ensuite, c’est la menuiserie et la finition qui sont les étapes qui prennent en général le plus de temps. Les plans de découpe et d’assemblage se trouvent facilement sur le web. Il faut être sur d’avoir les bons outils, l’espace adéquate et la main d’œuvre qualifiée pour réaliser les plans. Après l’assemblage, on effectue le câblage et les branchements nécessaires avant de tester chaque caisson individuellement pour s’assurer de leur intégrité acoustique et de la consistance du rendement des fréquences. L’étape de finition sert a protéger le bois contre l’usure et l’humidité et permet également de personnaliser l’aspect esthétique du sound system.

L’étape finale, c’est le calibrage. Il faut effectuer la balance, l’égalisation et l’alignement des phases pour optimiser le rendu acoustique et atteindre une réponse de fréquence naturelle. C’est sans doute l’étape la plus difficile à maitriser car c’est la plus technique. Il est primordial de comprendre les bases de la théorie d’amplification et de propagation du son tout en développant une oreille pointue. Cette expertise se développe avec le temps et l’expérience. Selon moi, Le calibrage permet de libérer “l’âme” et la personnalité unique d’un sound system. C’est ce qui fait la différence entre le néophyte et le sound system d’élite. »

 

Entrevue et article réalisé par Olivier Pierson (archive Camuz Musique Montréal)